Laisser faire

C’était un après-midi de printemps comme on les aime, plutôt doux et ensoleillé, et de ce fait je me suis retrouvée assise sur ma terrasse en train de compter les poissons rouges dans le bassin qui la jouxte, ainsi que les merles et les palmiers.

A propos de ces derniers je me souviens de les avoir plantés il y a une dizaine d’années.  A l’époque c’était de jeunes plants reçus d’un monsieur inconnu qui me voyait dans mon terrain vague tous les jours penchée sur le sol pour arracher les mauvaises herbes et mettre en terre quelques malheureuses plantes achetées dans une jardinerie voisine. Je venais d’emménager dans ma nouvelle maison. Un jour le monsieur s’est arrêté. Une remorque était attelée à sa voiture.  Dans sa remorque se trouvaient des dizaines de petits semis de trachycarpus fortunei arrachés de son jardin, un cadeau qu’il m’offrait.

Je me souviens qu’à l’époque je contemplais ces petits bouts de feuilles vertes avec un sentiment de désespoir de ne jamais les voir grandir. Aujourd’hui – dix ans plus tard, des années que je n’ai pas vu passer — ils font plus de deux mètres de hauteur et fleurissent abondamment.

Je regarde mon jardin planté d’ornementaux choisis au gré de mes visites de floralies, des soldes de fin de saison ou des promos de printemps, des bourses aux végétaux, des cadeaux d’anniversaire. Tous ont été achetés petits pour cause de budget limité. Certains étaient plus matures, bradés car en fin de vie de pot dans un coin de jardinerie. Les seules grands investissements concernent les palmiers de collection, l’olivier centenaire, ainsi que les phormiums, cycas, et fougères rares. J’ai oublié de mentionner les bambous, les buis et les ifs, ainsi que les nénuphars et lotus achetés chez le fournisseur de Claude Monet au Temple sur Lot. Oh ! il y a aussi les deux davidia involucrata, les cornus, et les agrumes.  Les orchidées, les lagerstroemia, les azalées et autres plantes acidophiles méritent elles aussi d’être citées.

Dans un coin de ce jardin confortablement installé dans son grand pot se trouve un magnifique sophora japonica pendula. Chaque fois que je prononce son nom mon mari me demande si je veux un mouchoir. Or, un jour ses collègues de bureau lui ont demandé le nom de cet étrange spécimen. Se souvenir d’un nom latin était trop lui demander.  Il a répondu : un ruthinia. La plante venait d’être rebaptisée et je suis gênée qu’il lui fasse porter mon prénom…

Ce qui m’amuse est le fait que des plantes très courantes comme l’éléagnus ebbingei ou chalef et le laurier tin peuvent se tailler en topiaire et devenir des sujets extraordinaires de beauté.

photos novembre 2011 113 photos novembre 2011 114 Sans taille le photinia Red Robin, une plante de haie des plus communs, est une autre cendrillon.  Plantée en isolée et non-taillée elle devient un sujet formidable de beauté en début de printemps lors de l’apparition des toutes jeunes feuilles d’un rouge éclatant faisant penser à un buisson ardent, ensuite vient sa floraison rose poudré abondante et prolongée, suivi par toute une année de verdure éparse et luisante.

Tels des enfants que l’on ne voit pas grandir, je dirais qu’une jungle a surgit dans mon terrain vague du jour au lendemain. Une minable pelouse tachetée de plantes pitoyables s’est transformée en oasis de verdure où chaque recoin offre un spectacle tantôt grandiose, tantôt enivrant de parfum, tantôt séduisant de discrétion.

Voilà mon propos d’aujourd’hui.  Je voudrais dire à tout jeune jardinier que patience et longueur de temps font plus que des engrais choc et des remèdes de cheval. Certes, pendant très longtemps j’ai eu des prédateurs, des maladies, des pertes.  Une fois –pendant ma période d’apprentissage– j’ai acheté un produit onéreux dans une jardinerie pour venir à bout des pucerons avec comme résultat la perte de la plante chérie. Et puis j’ai perdu des palmiers et des agrumes pendant des hivers au froid prolongé de plus de dix jours. J’ai perdu des plantes pour excès de soleil, d’ombre, d’eau, de sécheresse, de débroussailleuse…

S’il est vrai qu’un expert est une personne qui a fait toutes les erreurs possibles dans un domaine alors je pense remplir cette définition. Sept années d’échecs, d’erreurs, de désherbage : voilà l’histoire du début de mon jardin. Elle se résume à une lutte perdante contre la nature qui reprend toujours ses droits.

Un beau jour j’ai baissé les bras. J’ai laissé mourir les plantes qui ne voulaient pas vivre, qui ne résistaient pas au froid, au chaud, au manque d’eau, au trop d’eau. Bien entendu comme je ne suis pas un jardinier irresponsable j’ai continué à arroser mes plantes en pot que j’ai faites prisonnières dans un récipient en terre cuite, béton, ou plastic. C’est moi qui les avais séquestrées, c’est à moi de les nourrir.

A un moment donné mon jardin n’était pas joli, il y avait des feuilles rouillées, recroquevillées, trouées, mangées, desséchées, noircies de pucerons. Il y avait des mauvaises herbes dans tous les massifs. Quelques sujets se trouvaient agonisants. On aurait dit que mon jardin me boudait. Le jardinage que j’avais envisagé comme un plaisir s’était révélé avec le temps une véritable corvée.

Parfois je me disais que si je n’avais que cela à faire ça irait mieux.  Hélas la vraie vie n’est pas bâtie avec des si et des mais. Et puis surgissent des événements inattendus. Une vie ordinaire n’est pas une ligne droite.

Un jour j’ai rencontré Masanobu Fukuoka et son agriculture naturelle. A partir de ce moment-là tout s’est éclairé et j’ai vu pourquoi mon histoire avec les plantes était une histoire triste. Alors que je croyais bien faire j’essayais en fin de compte de faire vivre ce qui ne voulait pas vivre et de tuer ce qui ne voulait pas mourir.

Au début en voyant cette agriculture naturelle qui s’appelle aussi « de ne rien faire » j’ai pensé, ha ! voici une agriculture de paresseux qui m’est toute destinée.   A regarder de plus près je me suis aperçu qu’en fait ce n’était pas si simple et heureusement que ce n’était pas si compliqué non plus. Le secret est de « ne rien faire pour entraver le travail de la nature », autrement dit de tout faire selon le mode d’emploi de la nature et non celui de Pierre-Paul- Jacques quelque scientifique qu’il soit.

Je n’ai de cesse de vous inviter à connaître l’agriculture naturelle selon Fukuoka. Il y a ses écrits, il y a wikipedia, il y a youTube.

A mes amis débutants je réitère mon propos de l’introduction, que patience et longueur de temps vous gratifieront d’un jardin de rêve au-delà de vos rêves.  Si en plus vous suivaient la méthode naturelle sans attendre sept ans avant de vous lancer comme j’ai fait, alors votre histoire serait une passion sereine et durable, un compte de fées du genre « ils eurent beaucoup d’enfants ».

Bon jardinage !