Qui commande?

Ma dernière apparition dans ce blog date de quelques mois, non pas par manque d’actualité agricole, mais parce qu’entre temps je suis partie au Grand-duché du Luxembourg  à la rencontre d’amis de longue date, et ensuite en Asie du Sud Est. A l’heure où je vous écris je me trouve à 16,000 kilomètres de France, aux Philippines, sur une petite île parmi les 7 107 qui composent cet archipel. Ce n’est qu’à mon retour en janvier 2014 que je pourrais mettre cet article en ligne.

Vous voulez sûrement des nouvelles de mon potager naturel en France. Je vais vous parler principalement de mes tomates ici, car les cucurbitacées poussent sans problème de toutes façons où que l’on se trouve dans le monde arable. Les tomates sont différentes. Elles sont en général fragiles et gourmandes après des siècles de soins et manipulations humaines. J’en arrive à me demander s’il existe encore des tomates naturelles en ce troisième millénaire…Certainement que oui, mais elles ne doivent pas être immédiatement reconnaissables  en tant que telles.

Mes tomates (cœur de bœuf, de Crimée, portugaises) ont fructifiées longtemps après celles des voisins, au mois d’août. En début septembre elles mûrissaient tranquillement quand je suis partie passer un long week-end au Luxembourg alors que nourrissais l’espoir de les voir rougir… A mon retour toutes ont été brûlées par une soudaine et inattendue gelée. Le temps se montrera, hélas, toujours plus fort que mes meilleures projections…

La virée au Grand-duché m’a faite douter de la faisabilité de l’agriculture naturelle dans ce pays où les paysages les plus champêtres semblent dessinés au cordeau. Les pâturages ressemblent à des greens. Les potagers sont ordonnés comme des broderies. Comment, donc, faire accepter une esthétique d’apparent désordre qu’offre l’agriculture naturelle ?

Cette idée de désordre qui se produit quand on laisse libre cours à la nature est difficile à dissiper. Moi-même qui suis conquise par l’agriculture naturelle me suis rendu compte que très récemment  combien cet apparent désordre n’en est pas un.  C’était lors d’un voyage en Afrique du Sud. Les vastes plaines du Pilanesberg , immense parc de centaines d’hectares où vivent les grands mammifères, ouvert au public en safari photo, présentent une image harmonieuse et paisible que des paysagistes aguerris font payer des milliers de dollars à reproduire chez leurs meilleurs clients.

Cet après-midi je vous écris des Philippines sur une de ces îles encore partiellement sauvages où tout le monde n’a pas les moyens de s’acheter des engrais ni des produits chimiques. Ceux qui le peuvent obtiennent des meilleurs résultats, assez pour leur permettre d’acheter  des engrais pour une prochaine fois,. C’est un cercle vicieux. Existerait-il dans ce domaine un cercle vertueux ?

Si ces agriculteurs le font c’est évidemment dans l’idée d’améliorer leur récolte. Sauf que parfois le temps—encore le temps—leur joue un mauvais tour. Le super typhon Haiyan dont le nom local est Yolanda a rasé des villes entières au mois de novembre dernier. C’est au sens propre que certaines îles se retrouvent sans rien qui tienne debout, les cocotiers les plus flexibles ont été coupés en deux par la force des vagues et du vent. Même les bâtiments où la population a été mise à l’abri ont été détruits.

Lors du passage annoncé  de Yolanda j’étais sur une île qui  fut mise sous alerte maximum. Le gouvernement local a dit à la population de se mettre en lieu sûr, aux navires de passage et aux petits embarcations de se mettre à l’abri dans la baie, d’arrimer et d’attacher les habitations, d’élaguer les arbres, couper les feuilles de bananiers et de palmiers qui poseraient danger, de se préparer contre des coupures de courant prolongées, de faire des réserves comme en temps de guerre… Le typhon faisait plus de 300 kilomètres de diamètre et nous étions dans sa trajectoire prévisible.

Les forts vents sont arrivés en fin d’après-midi, mon mari et moi avions fait nos valises et mis nos papiers importants dans une enveloppe en plastique au cas où il faille s’exiler en lieu encore plus élevé.

Les vagues frappaient des heures durant contre le mur de front de mer à quelques dix mètres de notre chambre. Il ne pleuvait pas fort. Il ventait. Nous sommes restés un moment sur le balcon et nous avons vu les nuages s’éloigner vers le large, signe d’une forte dépression qui les gobait. Le plus épouvantable fût le bourdonnement du typhon, qui était par la même occasion un son rassurant, signe que le cyclone s’éloignait.  De Signal n° 4 nous sommes passées à Signal n° 3. Le lendemain fût le temps des constats. Plus de peur que de mal, que des dégâts matériels.

Le courant est revenu le surlendemain et là nous avons pu voir avec effroi à la télévision  la destruction totale des îles moins chanceuses que la nôtre…C’était impossible de rassurer la famille en France par manque de réseau téléphonique. Internet à ce jour n’est pas complètement rétabli. En cas de catastrophe les renforts techniques et matériels de tout l’archipel sont expédiés d’urgence vers les îles en détresse, ce qui est normal. Du coup notre île devait attendre.

Quid de l’agriculture naturelle aux Philippines et plus particulièrement dans une minuscule île comme celle où je me trouvais ?

Hmmm…

Le sol est peu profond, cette île est un bloc de marbre. Les jardiniers arrosent leurs plantations, même les orchidées sont bassinées malgré les 80% ou plus de taux d’humidité atmosphérique. Donc, il y a un grand besoin d’eau. Les rizières sont labourées et inondées.  L’on croit au pouvoir magique des engrais chimiques. Le plus surprenant et le plus désolant dans tout cela est qu’une grande partie des fruits et légumes est importée. Chaque bananier, papayer, et cocotier sur l’île est jalousement gardé sans que les gens pensent pour autant à multiplier ou semer ! J’exagère bien entendu, mais c’est un peuple qui attend la manne du ciel.

Depuis l’arrivée des espagnols  au 17ème siècle peu de choses ont changé sur l’île.  Cet immobilisme se révèle en fin de compte une bonne chose sur plusieurs points. Même aujourd’hui que les pharmacies  pullulent les habitants de l’île savent avec quelles plantes soigner les maux courants. Ils connaissent les plantes sauvages comestibles. Ils cuisinent encore au bois ou au charbon de bois, même dans les appartements en ville. En effet, l’électricité sur l’île vient des générateurs au gasoil. Ils savent accommoder  les fruits encore verts en plat de légumes, comme le jeune fruit du jacquier, du papayer, et le cœur de bananier qui est en fait le bout terminal de sa fleur.  Le cœur du cocotier qui est le cœur de son tronc est un délice rare et cher. Ils mangent des patates douces  de différentes couleurs et les jeunes feuilles de ces grimpantes,  le manioc,  ainsi que d’autres racines et tubéreux qui sont des plantes perpétuelles. C’est une agriculture naturelle et durable, qui ne demande pas une plantation annuelle et peu de soins. En cas de typhon ces plantes au ras du sol subissent peu de dommages, en tout cas moins que des légumes de plus grande taille. C’est une sorte de production bien adaptée au climat tropical et ses catastrophes.

Une chose me semble à améliorer : la quantité des cultures, car des conflits de voisinage proviennent souvent des problèmes de disponibilité des denrées. Sur cette île les gens attendent que la nature se ressème et que les fruits d’arbres spontanés mûrissent.  La nature a parfois besoin d’un coup de main…

Bonne journée à tous.

Une réflexion sur “Qui commande?

  1. Bonjour,
    Je m’appelle Valérie, j’ai découvert Fukuoka il y a très peu de temps, j’ai dévoré « La révolution d’un seul brin de paille », un vrai DECLIC, je savais déjà après un BPA Jardin espace vert, que les méthodes traditionnelles ne me convenaient pas… j’allais le relire lorsque mon mari m’a offert « L’agriculture naturelle » que j’étudie en ce moment, je vais bientôt commencer mon potager, c’est un tout petit jardin pas très ensoleillé, et de plus je n’ai pas pu faire une couverture du sol…Je vais tout de même tenter d’expérimenter quelques idées, et rester au plus près de l’esprit naturel… Très heureuse d’avoir découvert votre site…
    Cordialement ! Val…

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